Impression de voyages d’un prix Nobel d’économie, éditorialiste avisé et libéral assumé dont les jugements ont souvent été confirmés par la réalité; Paul KRUGMAN [1] nous livre ici une perspective optimiste des atouts et du devenir possible d’une Europe qui se réveillerait.
L’Europe est une superpuissance, si elle veut s’en donner la peine.

Affiche de dessin animé par Willard Browsky &Dave Fleischer
Jour du voyage; en fait, rédaction depuis un salon d’aéroport. Et je ne peux pas vraiment dire que j’ai beaucoup appris de ce voyage : pas de conversations avec les puissants, ni même avec ces chauffeurs de taxi sages et bien informés.
Une petite note de Bruxelles toutefois : Tous ceux à qui j’ai parlé étaient horrifiés et terrifiés par ce qui se passe en Amérique, mais pas effrayés. Le sentiment général était surtout à la croissance et au redressement de l’Europe.
Je doute que beaucoup de gens aux États-Unis aient compris qu’un tremblement de terre géopolitique vient de se produire en Allemagne. Les Allemands n’ont pas voté une nouvelle loi; ils ont changé leur constitution (ou vont le faire, si le BundesRat suit). Ils l’on fait pour lever le «frein à la dette» et investir 1000 milliards d’euros dans la défense et la remise à niveau des infrastructures. Combinez cela avec les fermes discours durs de la France et de forts indices que sont le revirement de la Grande-Bretagne qui s’apprête à se voir comme faisant partie de l’Europe, au moins sur les questions de sécurité. Et d’un seul coup, voici qu’un continent qui a toujours été une superpuissance mais qui se refusait à agir comme telle, semble être en train de se réveiller..
La vérité est qu’il n’y a que trois superpuissances économiques dans le monde et si on se limite à la seule mesure du pouvoir d’achat du PIB, les États-Unis sont les plus petits des trois.
Bien sûr, la productivité européenne a pris du retard au cours des deux dernières décennies. Aucune des entreprises technologiques géantes du monde n’est européenne.

Source: World Bank
L’Europe reste pourtant une société riche, hautement compétente, et qui dispose d’immenses capacités à défendre ses valeurs sur la scène mondiale
Jusqu’à présent l’Europe avait appris à vivre en état d’impuissance et en comptant sur l’Amérique pour sa sécurité. C’est maintenant terminé. Il ne s’agit pas seulement de taxes douanières ni même de l’évidence du soutien apporté par Trump à Poutine. J’ignore en effet si les Américains se rendent bien compte de la violence du choc provoqué par le fait que des citoyens européens soient arrêtés et détenus par l’ICE[2]. Il est devenu tout d’un coup très clair que l’Amérique n’est pas un allié, peut-être même pas une démocratie, et que l’Europe doit se protéger elle-même..
La question à laquelle je suis incapable de répondre est de savoir en combien de temps l’Europe pourra se redresser. Nous allons clairement vers un rapatriement des armements américains. Mais l’Europe a clairement la capacité technologique pour les remplacer. Sera-t-elle en mesure de le faire assez tôt pour retourner la vague en Ukraine? Je n’en ai pas la moindre idée.
Je crois de même qu’il ne faut pas exclure la possibilité d’un retour en force de l’Europe qui viendrait surprendre tout le monde.
Ce sont de grandes changements qui vont se produire. L’équipe de Trump, qui semble penser que personne ne peut résister à ses caprices, pourrait bien encaisser un brutal choc en retour asséné par la vieille Europe.
Paul KRUGMAN
[1] Economiste américain, né en 1953, paul Krugman est professeur à Princeton, éditorialiste au New York Times et prix Nobel d’Économie en 2008.L’un des inventeurs d’une « nouvelle théorie du commerce international », Krugman est un fervent partisan du libre-échange mondialisé mais accompagné et régulé par la fiscalité et l’intervention des États; il est aussi favorable à une sécurité sociale pour tous. Il a été un critique virulent de l’administration Bush et aujourd’hui des dérives républicaines. Remarquable analyste et vulgarisateur, il avait prévu deux ans à l’avance l’éclatement de la bulle immobilière américaine et la crise des subprimes.
[2] ICE: U.S. Immigration and Customs Enforcement’s (ICE). Service américain dont le rôle est de protéger les USA du crime transfrontalier et de l’immigration illégale