LIBRE OPINION du colonel (ER) Michel Goya: La France a-t-elle vraiment une stratégie face à l’ennemi djihadiste ?

Posté le mardi 21 avril 2015
LIBRE OPINION du colonel (ER) Michel Goya: La France a-t-elle vraiment une stratégie face à l’ennemi djihadiste ?

Qui se souvient encore du Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale de 2013 ? De celui de 2008 et de sa réactualisation pré-électorale ? Soyons réalistes personne n’y fait plus référence et pour une raison simple : voulant coller au contexte géopolitique du moment, ces documents ne sont valables que le temps de l'arrivée du premier événement imprévu (« cygne noir »). A cet égard, le record de faible longévité appartient sans aucun doute à celui de 2008 publié quelques semaines avant le début de la crise financière. Cela n’a pas empêché de mettre en œuvre à sa suite une loi de programmation dont évidemment personne ne pouvait ignorer qu’elle ne pouvait être respectée. On en a quand même conservé les éléments calamiteux pour notre outil de défense comme les 54 000 suppressions de postes pour économiser (en vain)…3 % du financement de la LPM. On a même trouvé le moyen de sécréter ainsi des « cygnes noirs » internes avec le logiciel Louvois et les bases de défense prouvant ainsi qu’il n’était même plus besoin d’ennemis pour se faire mal. Cette politique sans vision stratégique a été rééditée en 2013 avec les mêmes médiocres résultats.

Il n’est donc pas inutile de rappeler cette évidence qu’une stratégie nationale, ou grande stratégie, ne consiste pas à s’adapter à un contexte mais à le changer à son profit, qu’elle ne se limite pas à définir un contrat chiffré de moyens à déployer mais à déterminer comme parvenir à ce changement politique face à des rivaux et surtout des ennemis, actuels ou potentiels. Ce n’est pas non plus parce que nous ne voulons pas d’ennemis que nous n’en aurons pas. Pour les groupes, groupuscules et individus isolés du jihadisme international, il n’y a en tout cas aucun doute : la France est bien un ennemi majeur et la guerre a été déclarée par eux depuis longtemps.

On peut considérer cela avec un certain dédain, les victimes du terrorisme ne représentant après tout qu’une très faible part des 20 000 meurtres commis en France depuis vingt ans, et se contenter d’un traitement policier. Il faut se demander dans ce cas pourquoi on a fini par engager contre cette menace faible autant de forces militaires que contre l’Irak après son invasion du Koweït en 1990. Ce déploiement correspond d’ailleurs au fameux contrat opérationnel prévu par le livre blanc pour un engagement majeur. Dans ces conditions, soit le principe du contrat opérationnel est inutile (ce que je crois), soit c’est effectivement un engagement majeur et il faut alors peut-être imaginer comment nous allons l’emporter, autrement-dit établir une vraie stratégie.

Il semble pour l’instant se dessiner l’idée d’une résistance (containment) et d’appuis aux forces locales, en liaison avec des alliés, américains en premier lieu, en espérant que ces forces locales vont-elles-mêmes éliminer le problème. C’est clairement une stratégie a posteriori imposée par les faits plus qu’une réelle réflexion à long terme.

Est-ce efficace ?

Considérons d’abord l’adéquation avec les moyens. On a déjà considéré à plusieurs reprises la « baisse de la garde » depuis la fin de la guerre froide. Rappelons une nouvelle fois que si on faisait le même effort de protection (défense, justice, diplomatie, intérieur, services de renseignement) des Français qu’en 1990, on dépenserait pour cela chaque année environ 80 milliards d’euros et non 40. Toutes choses égales par ailleurs, on peut imaginer que les choses seraient ou auraient été plus favorables. Le budget n’est évidemment pas tout et force est de constater aussi que s’il y a eu évolution (souvent en réaction) de certaines méthodes et moyens, l’outil de défense reste encore bien plus adapté à un conflit interétatique qu’à la lutte contre des organisations non-étatiques. La distribution des forces pose également problème A force de vouloir être présent partout, pour des raisons souvent diplomatiques, on en vient à être tactiquement suffisants nulle part. On peut s’interroger dans les conditions actuelles sur le maintien d’une force dans la FINUL ou l’engagement incertain en Centrafrique alors même que les opérations se poursuivaient au Sahel. On peut se demander si les forces aériennes au Moyen-Orient ne seraient pas plus utiles au Sahel. Oui, mais voilà, de la même façon qu’on empilait les opérations, on empile aussi les rigidités. On a ainsi le sentiment permanent d’une impossibilité d’inflexions importantes (vraiment importantes, pas l’achat de quelques engins) dans l’adaptation du modèle de forces à l’ennemi, un peu comme lorsque le Président du conseil Laval s’accrochait en 1935 à la politique d’austérité et réduisant les effectifs militaires alors même que l’Allemagne nazie réarmait.

Considérons maintenant les effets stratégiques. Nos services surveillent et protègent, avec une efficacité certaine mais qui a visiblement souffert quelques défaillances. Nos forces en frange du Sahel et en Irak, frappent régulièrement des cibles et maintiennent une pression sur certains groupes, sans que la destruction d’aucun d’entre eux ne soit envisageable à court terme. Nos soldats déployés dans les rues des villes de France rassurent peut-être et protègent un peu mais au prix d’inconvénients qui en font une opération peu efficiente. Surtout, le problème des rébellions c’est qu’il existe des motifs à leur existence. S’interroge-ton vraiment sur les raisons de la montée en puissance des groupes djihadistes comme leur honnêteté dans un océan de corruption au Sahel ? Sur leur capacité à protéger la population sunnite face à l’oppression de Bagdad et surtout de Damas ? Sur des raisons historiques plus profondes ? Les moyens engagés sont-ils adaptés au traitement de ces causes ? Sont-ils associés à d’autres instruments ? On peut en douter quand on observe, par exemple, comme est répartie l’aide économique. On peut surtout se demander si l’idée de soutenir militairement les Etats arabes qui luttent contre les djihadistes comme l’Egypte et l’Irak ou de laisser faire le régime d’Assad contribue vraiment à l’effet souhaité.

Est-ce la seule option possible ?

On pourrait imaginer en effet d’autres possibilités : le repli et la concentration sur le territoire national en faisant effort sur la guerre souterraine, la concentration sur l’Afrique où notre connaissance et nos bases permettent d’augmenter notre efficacité, l'effort sur la destruction de Daesh, etc. ? Quelque chose plus en rapport avec les moyens disponibles ou inversement des moyens plus importants et adaptés à une vision plus large mais toujours au service d'une théorie de la victoire et en conservant à l'esprit que l'ennemi ne se laissera pas faire.

A-t-on fait un effort d’analyse collective et interministérielle, portée par une connaissance profonde du phénomène djihadiste, afin de présenter de telles options ? J’en doute. Le fait-on maintenant que le combat est clairement engagé ? Je l’espère mais pour l’instant, hormis le ralentissement de la réduction des effectifs, on ne voit guère de différence d’avant les attentats de janvier.

Il y a tant de choses à faire et pour l’instant si peu de clarté. Il est temps de choisir entre la vraie guerre ou la posture.

Auteur: Colonel (ER) Michel GOYA
Source: La voie de l'épée

Source : La Voie de l'Epée

Commentaires (4)

  • Philippe GALTEAU

    02 mai 2015 à 10:46 |
    Comme toute la politique, en tous domaines, ce gouvernement se limite aux effets d'annonce: en termes budgétaires coups de rabot et saupoudrages, en termes stratégiques: prétendre intervenir partout, sans plus de réflexion qu'en termes budgétaires au lieu d'une véritable réflexion sur de vraies mesures qui demanderaient du courage. Paraître... rien d'autre. Nos Armées s'usent jusqu'à la corde, nous sommes incapables de couvrir le deuxième plus grand domaine maritime du monde.. vous pouvez en rajouter en bien d'autres domaines et le Président reste imperturbable: après la tempête, vient toujours le beau temps.... après quels dégâts?
  • Maitret

    02 mai 2015 à 13:17 |
    Bonjour Monsieur
    En citant LAVAL, vous avez résumé l'état de frilosité du gouvernement et de nos hommes politiques. Par doctrine, le gouvernement ne veut pas entendre parler de défense nationale. C'est un choix qui nous coutera vraisemblablement très cher dans quelques temps. Cependant, il convient de constater que le format de notre défense et de nos forces armées n'est pas spécialement adapté aux menaces actuelles.
    Peut-être qu'il y a des réflexions en cours...

    Autre point important : la réduction de nos capacités!

    En résumé, on réduit notre potentiel mais moins vite!
    Ne serait-il pas possible de déclencher une vaste campagne d'information ciblée sur l'appauvrissement de la France en mettant en avant que les engagements réduiraient le taux de chômage avec de nombreux avantages
    Sincères salutations
    Salutations
  • PAGNEY Pierre

    03 mai 2015 à 11:58 |
    Entièrement d'accord avec lauteur
  • hubin

    03 mai 2015 à 18:44 |
    Les propos du colonel Goya sont marqués au coin du bon sens. Sur ces sujets stratégiques, hormis la parenthèse gaullienne, la République n'a jamais été très bonne. L'entrée en guerre en 14 a été très mal préparée, notre politique entre les deux guerres était incohérente ainsi que la préparation de la seconde guerre mondiale. Après guerre, il eut fallu une politique post coloniale claire, on a eu une grande valse hésitation qui a fini en drame. La parenthèse gaullienne, aujourd'hui refermée, fait exception avec la très fugitive politique mendésiste. En tous les cas, elles démontrent que le régime et les institutions ne sont pas en cause. Ce sont les hommes qui sont coupables. La manière, à proprement parler scandaleuse, dont les candidats successifs à la magistrature suprême évacuent de leur discours le débat stratégique est très révélatrice de leur état d'esprit. C'est d'autant plus surprenant que ce sujet constitue une partie majeure de leurs attributions et, surtout, que c'est sans doute un des derniers domaines où leur pouvoir est encore important. Grâce aux armées de la République et à notre diplomatie les Présidents ont encore une certaine prise sur les événements. Et pourtant, ils nous abreuvent tous successivement de considérations oiseuses sur les sujets économiques et sociaux où, à l'évidence, ils ne sont plus aux commandes. Soyons honnêtes, l'institution militaire a aussi sa part de responsabilité en acceptant des situations et des postures incompatibles avec une stratégie du bon sens.
    C'est à pleurer.
    général (2°S) G Hubin.

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