LIBRE OPINION du Colonel (ER) Gilles LEMAIRE : La défense et la présidentielle.

Posté le vendredi 12 mai 2017
LIBRE OPINION  du Colonel (ER) Gilles LEMAIRE : La défense et la présidentielle.

 

Ainsi, nous avons un nouveau chef des armées, à l’issue d’une campagne que certains ont qualifiée de chaotique et où la problématique défense a été peu évoquée, si ce n’est par la sempiternelle formule simplificatrice de « défense contre le terrorisme ».

 

Il y a, semble-t-il, fort peu de changements à attendre sur ce registre par rapport à la politique antérieurement menée : la France reste dans l’Otan et elle demeure une puissance nucléaire. Le budget défense est promis en augmentation au niveau de 2% du Pib. Ce chiffre magique répond à une injonction de notre protecteur suprême depuis des lustres, vers lequel nous sommes revenus récemment et auquel nous sommes redevables pour toutes nos interventions extérieures : les Etats-Unis d’Amérique. Ce chiffre sera-t-il tenu, sera-t-il suffisant ? C’est une question à laquelle peu cherchent à répondre. Pour l’éluder il est un usage salvateur, celui d’évoquer l’Europe de la défense, figure incantatoire qui doit nous libérer de cette ardente obligation de l’Etat, obligation qui grève selon beaucoup notre sacro-sainte protection sociale et qui nous ramène aux moments les plus cruels de notre histoire, ce « roman national » que l’on incite à oublier en distillant à nos têtes blondes un enseignement contraint par une idéologie pacifiste servie par la systématisation des anachronismes et un discours culpabilisant.

 

Les artifices de communication qui permettent de promouvoir l’image des différents candidats n’ont pas été sollicités pour sensibiliser les Français à la problématique défense. La campagne a repris les critères de toute bonne promotion commerciale : on cherche à valoriser ce qui se vend bien au travers de clichés séducteurs travestissant une réalité que l’on ne veut pas connaître. Notre société tournée vers la modernité est celle de la performance, de la rationalité, de l’efficacité, de la facilité et donc de l’effort limité en matière d’investigation. Le projet : penser vite et confortablement. Si possible moralement. Ajoutons-y l’élégance et l’esthétisme et tout est parfait ! On sert le prêt à consommer le plus goûteux possible. Donc, à l’exception des miraculés de l’outrance parvenus derrière un pupitre du premier tour, le discours commun aux candidats en  la matière était le plus rassembleur, le moins perturbant, le plus anodin.

 

La défense c’est un budget, bien évidemment : « Point d’argent, point de Suisses » ! Mais c’est d’abord une volonté. Le temps est à l’inquiétude après les irruptions sanglantes dans notre pré-carré des fous d’Allah qui ont marqué le dernier quinquennat. Un policier a dernièrement  été assassiné dans Paris. Le chef des armées descendant lui a rendu un bel hommage, un peu pour rappeler que l’inquiétude est toujours justifiée. On nous confirme par ailleurs que la menace est omniprésente. Cependant, essoufflement de l’adversaire ou efficacité de nos armes, elle diminue d’intensité. Les affaires spectaculaires d’il y a quelques mois (Toulouse, Paris, Bruxelles, Nice, etc.) semblent derrière nous. Celles du présent, moins performantes, paraissent plutôt relever de l’initiative de psychopathes isolés. Nous ne sommes plus dans la même dimension. Nos services de renseignement auraient donc gagné en efficacité et seraient en mesure d’anticiper toute tentative. Surtout les foyers de purulence générateurs du désordre se rétractent, tant au Proche-Orient que dans le Sahel. Donc, l’urgence n’est plus là. Du reste, aussi dramatiques qu’aient pu être ces épisodes, ils ne sont pas les premiers ; ils semblent plutôt relever d’un mal inévitable de notre société d’abondance confrontée occasionnellement aux clameurs d’un Tiers-monde lointain et miséreux. Nous sommes bien loin des hécatombes du siècle dernier. Certes, nous voilà en état d’urgence, mais peut-on s’en rendre compte alors que beaucoup demandent la levée de cette mesure peu perceptible et même peu contraignante ?

 

La logique qui conduit toute campagne électorale ne pouvait donc, dans ce contexte du moment, amener à aborder ce registre devenu soudainement secondaire.

 

L’heure est au débat portant sur la république sociale que nous a jadis léguée le Conseil national de la résistance, monstre glouton devenu ingérable. L’heure est à la reprise de nos comptes publics qui ne se fera pas sans douleurs ni grincements. Voilà la nouvelle inquiétude. L’Europe dans laquelle les Français ont très majoritairement décidé d’inscrire leur futur nous somme de dépenser moins. Notre nouveau et jeune chef des armées, qui appartient à la première génération ayant échappé au service militaire, pourra-t-il tenir sa promesse de continuité dans le domaine en cause, c’est-à-dire celle d’une inflexion positive du budget motivée par les agressions de ces dernières années ? Ne sera-t-il pas tenté, à l’instar de ses prédécesseurs, d’aller vers la satisfaction insatiable d’un bien-être collectif réclamé de tous bords, y compris par les mieux pourvus ?

 

On peut s’en inquiéter. Malgré l’amélioration récente de ses ressources, l’appareil de défense est au plus bas, bien plus bas qu’il ne le fut antérieurement lors de la chute du mur de Berlin ou lors de l’entrée en guerre de 1939 où l’armée française était la plus puissante du monde[1], ou même de 1914 où la volonté et l’esprit de sacrifice d’une génération a pallié les insuffisances de la préparation. Mossoul n’en finit pas de tomber, Raqqa ne tardera pas, notre unique porte-avions rentre donc au bercail, il n’est pas remplacé sur le théâtre où sa présence était signifiante, mais est-ce bien nécessaire puisque nous avons jadis fait le mauvais choix de ne pouvoir y pourvoir ? Nos forces d’intervention disposent dans le sahel de véhicules blindés ou d’avions ravitailleurs qui datent de la Renault R16, mais qui s’en soucie ? Nous revendiquons aussi un espace maritime que nous ne pouvons plus protéger. Nous avons peine à augmenter des effectifs à qui l’on demande toujours plus, notamment par cette opération Sentinelle où l’on gaspille la compétence de professionnels formés à d’autres tâches que celle de simples vigiles et qui perdent ainsi le temps qu’il devraient consacrer à s’entraîner sans relâche à leur métier exigeant : celui de la guerre. Un gaspillage parmi d’autres...

 

Réfugiée derrière le pouvoir égalisateur de l’atome, la France a abandonné sa dimension de puissance militaire. Nous sommes assujettis.    

 

Il nous faut donc informer, instruire, alerter, en signalant ces graves manquements qui ruinent à terme notre liberté. Survivants bienheureux d’une histoire tragique, nous avons la chance inouïe d’être en paix, malgré les quelques exactions qui frappent notre territoire. Nous ne sommes pas un peuple agressif, nous n’avons pas d’ennemis. Mais dans notre cas, pour paraphraser le philosophe Julien Freund, si nous ne choisissons pas notre ennemi, c’est lui qui nous choisit[2]. Il ne faut donc en aucun cas baisser la garde : si nous ne sommes pas agressifs nous pouvons être cependant l’objet d’une agression. Le spectacle du monde actuel qui est en plein bouleversement, qui voit monter des ambitions succédant à bien des ressentiments à notre égard, doit nous amener à beaucoup de prudence et nous rappeler que ce monde n’est pas arrêté, et que la chance de vivre dans l’un des pays les plus riches fait de nous une cible. Nous devons veiller à nous en préserver pour continuer à vivre en paix, qui est le plus précieux des biens.      

 

Gilles LEMAIRE
Colonel (ER) des troupes de Marine

 

 

[1] L’armée française disposait alors de plus d’avions de chars et d’effectifs que l’armée allemande, reconstituée depuis moins de cinq années. C’est la manœuvre brillante de cette dernière – un percée par surprise à l’endroit le plus faible du front - qui a causé la défaite de 1940. Il a fallu ensuite excuser le « cher vieux pays » de ce « déshonneur » en prétextant de notre insuffisance technicienne. Nous devons nous habituer à la surprise, elle contribue au premier chef à l’ordre du Monde.

[2]  « Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Rapporté par Pierre-André Tagieff dans son ouvrage sur Julien Freund « Julien Freund: Au cœur du politique ». 

Source : Colonel (ER) Gilles LEMAIRE

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