ETRANGER : La République de Centrafrique peut-elle se passer de la France (et inversement) ?

Posté le jeudi 27 avril 2017
ETRANGER : La République de Centrafrique  peut-elle se passer de la France (et inversement) ?

Le 31 octobre 2016, le ministre de la Défense français Jean-Yves Le Drian annonçait la fin de l’opération militaire Sangaris en Centrafrique. Après trois ans d’intervention et malgré un début de stabilisation, la situation sécuritaire de cet Etat failli, plongé dans une crise économique chronique sur fond de tensions ethnico-religieuses, ne s’est pourtant pas franchement améliorée… 

Début décembre 2013, alors que la République de Centrafrique (RCA) est à l’aube de sa troisième guerre civile en moins de dix ans (2004-2007, 2012-2013 puis 2013-2014) [1], la France alerte ses partenaires des Nations-Unies – jusqu’ici peu concernés – sur l’urgence de la situation. Alors qu’elle-même déploie déjà près de 4000 militaires au Mali dans le cadre de l’opération Serval, la France fait voter la résolution 2127 le 5 décembre 2013, qui permet la mise en place de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique [2] (Misca) et son appui par le lancement de l’opération française Sangaris.

Nommée ainsi en référence au papillon Cymothoe Sangaris – non agressif et surtout, éphémère – la septième opération française sur le sol centrafricain depuis l’indépendance en 1960 n’est pas censée s’éterniser. 1600 militaires français commencent à se déployer à Bangui dès la résolution signée (nombre d’entre eux étaient déjà pré-positionnés ou en cours d’acheminement), alors que des centaines de civils sont déjà morts, des milliers blessés et des milliers d’autres en train d’être déplacés. Des rebelles issus de la Séléka (agrégat hétérogène d’hommes armés originaires du Nord du pays et de mercenaires tchadiens et soudanais, majoritairement musulmans), pourtant dissoute quelques mois plus tôt par le président autoproclamé Michel Djotodia (lui-même ex-chef Séléka), continuent de tuer, violer, et d’incendier des habitations de civils chrétiens, sans discernement. Face à eux, les groupes d’auto-défense chrétiens et animistes, dits Anti-Balakas (ce qui signifierait « anti-machettes »), ciblent des populations musulmanes, eux aussi sans discernement. A peine débarqués de l’avion, les Français font de leur mieux pour empêcher un désastre humanitaire. Mais leur connaissance du contexte est approximative : alors qu’ils pensent devoir affronter les Sélékas, ils réalisent que les Anti-Balakas aussi alimentent le cycle de violences… Entretemps, Djotodia, qui de toute façon n’avait réussi à proposer aucune solution politique, quitte le pays en janvier 2014. La France revoit ses plans : plutôt que de fermer rapidement, Sangaris passe à 2200 hommes pour endiguer la vague de violence qui ne tarit pas. Toujours aussi seule sur l’arène diplomatique, Paris monte de nouveau au créneau, auprès de ses partenaires européens cette fois, pour enclencher le processus de stabilisation. L’Eufor RCA se déploie à compter du 1er avril 2014…avec un tiers de militaires français sur l’effectif total de 700 (dont le commandant de la force).

Pour Paris, des élections démocratiques doivent avoir lieu, coûte que coûte. Car au même moment, dans la bande sahélo-saharienne et au Moyen-Orient, de plus grands enjeux sécuritaires et stratégiques sont en train de se jouer. En août 2014, l’opération Serval se prolonge et s’étend, devenant Barkhane. Un mois plus tard, en Irak, l’opération aérienne Chammal de lutte contre le terrorisme débute. En RCA, Paris soutient donc chaudement le mandat de transition de Catherine Samba-Panza qui débute fin janvier 2014 (malgré sa non-représentativité et sa gestion clientéliste…) pour préparer les élections, qui finissent par être organisées en février 2016. Faustin-Archange Touadéra, ancien Premier ministre de François Bozizé (2008-2013) remporte le scrutin. Une approche globale de la gestion de la crise centrafricaine est mise sur pied, massivement supportée par les bailleurs internationaux (Onu, Union européenne, Etats-Unis et Banque mondiale) et appuyée par les grands voisins africains (via la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale).

Si à Bangui, le processus de stabilisation semble enclenché, en province la population reste forcée de pratiquer une économie de survie face à l’absence des institutions gouvernementales et à l’impunité des groupes armés. Les griefs intercommunautaires sont désormais l’argument principal donnant lieu aux éruptions de violence en RCA, tant la religion et l’ethnicité ont progressivement été instrumentalisées, par les rebelles comme par les autorités de l’Etat, pour servir leurs intérêts respectifs. Six mois après la fin de Sangaris, crimes, actes de banditismes et pillages restent quotidiens. Et malgré la présence permanente, physique et financière, de la communauté internationale en RCA, les tensions sociales n’ont pas été endiguées. Les 12000 casques bleus de la Minusca[3], qui peuvent difficilement quadriller toute leur zone de responsabilité (la RCA est à peu près aussi grande que la France), et dont le niveau opérationnel est très hétérogène et globalement assez bas, sont dénigrés, accusés d’inertie et parfois pris à parti (trois casques bleus sont morts, dans deux attaques distinctes, les 4 et 5 janvier 2017). Les combats sont récurrents entre Sélékas et Anti-Balakas. Et les dissensions augmentent au sein-même de la Séléka. En février 2017, des affrontements entre factions rivales pour la prise de la ville de Bambari (370 km au Nord-Est de Bangui) ont fait craindre une nouvelle déchirure du pays, finalement empêchée par les tirs de la Minusca. Pendant ce temps à Bangui, le président Touadéra restait, officiellement, silencieux…comptant peut-être officieusement sur la France pour intervenir si Bangui était menacée ?

Car depuis que l’Oubangui Chari, colonie française depuis 1903, a pris son indépendance pour devenir République de Centrafrique en 1960, la France n’a cessé d’être à son chevet, que ce soit pour installer ou destituer des leaders politiques ou pour aider à stabiliser des crises. Des opérations Caban (septembre 1979) et Barracuda (septembre 1979 à juin 1981) pour renverser « l’Empereur Bokassa 1er » (après l’avoir mis en place en 1965), aux parachutistes sautant sur Birao (Nord du pays à la frontière avec le Tchad) en 2007 pour contrer les rebelles s’attaquant aux loyalistes, en passant par la tutelle du discret lieutenant-colonel français Jean-Claude Mantion (qui gouverna littéralement le pays de 1981 à 1993), la France a toujours répondu présent, bon gré mal gré. Après la fin de la Guerre froide, la région perd de son intérêt stratégique pour la France, qui souhaite tourner la page. Mais comment abandonner un Etat si fragile, qui ne cesse de s’enfoncer dans une crise économique et sociale de plus en plus profonde ?

Pour la France, la Centrafrique, malgré sa géographie enclavée au cœur du continent africain, a longtemps constitué – et reste encore – une zone d’intérêt. Durant la période coloniale puis la Guerre Froide, elle était un point d’ancrage privilégié pour les échanges commerciaux puis pour les forces militaires positionnées sur le continent. Les bases de Bouar (près de la frontière avec le Cameroun à l’Ouest) et de Bangui, fermées en 1997, permettaient aux Français de garder un œil sur les activités libyennes et soviétiques en Afrique. Puis à compter de 2002, et jusqu’au lancement de Sangaris, la France a déployé un dispositif permanent de 400 militaires à Bangui (opération Boali) dans le cadre de la coopération et du soutien des forces armées centrafricaines. La France est aussi le seul pays d’Europe à garder une ambassade à Bangui. Bien que seulement 600 Français vivent en Centrafrique, la situation est différente chez les pays voisins. 6 500 Français sont recensés au Cameroun, 6 900 au Congo Brazzaville et plus de 10000 un peu plus loin au Gabon, trois pays avec lesquels la France entretient des échanges commerciaux dynamiques. Quant au Tchad, influent voisin de la RCA, la France y possède depuis des décennies de solides liens en matière de Défense. L’état-major de l’actuelle l’opération Barkhane est d’ailleurs basé à N’Djamena, sur la base aérienne Kosséi.

Ainsi le gouvernement français n’a aucun intérêt à voir la situation sécuritaire se dégrader en RCA, alors même que la menace terroriste guette, depuis la Somalie à l’Est, au Nigéria à l’Ouest, et de la bande sahélo-saharienne aux bords de la Méditerranée. Par ailleurs, Paris doit veiller à protéger ses intérêts économiques, face à des géants tels que les Etats-Unis, la Chine et le Brésil, qui pénètrent de plus en plus le marché africain en plein boom. Enfin et surtout, la France a un rôle diplomatique et une réputation à tenir sur la scène internationale, en temps que partenaire historique de l’Afrique, membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu, et poids lourd de l’Union européenne. Si Paris ne tire plus les ficelles de la Centrafrique et de ses régimes successifs comme à l’époque de la « Françafrique » (dont la relation France-RCA est le parfait stéréotype), elle garde un œil vigilant, et ponctuellement un rôle, dans les affaires internes du pays. En partie parce que personne d’autre ne peut le faire, et en partie parce que la France, d’une certaine façon, cinquante ans après l’indépendance, se sent toujours responsable du projet de construction démocratique en RCA. Ainsi, tout en n’étant plus légitime, la France reste la mieux placée, car la seule volontaire et se donnant les moyens d’agir. En attendant de résoudre ce paradoxe, d’une façon ou d’une autre, il ne fait aucun doute que la RCA ne se passera pas de sitôt de la France, ni la France de la RCA.

 

Cynthia GLOCK

[1] – Première guerre civile (2004-2007) : le groupe armé Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) organise la rébellion contre le Président François Bozizé, qui avait pris le pouvoir arbitrairement en 2003.

– Deuxième guerre civile (2012-2013) : les rebelles Sélékas font front sur Bangui, réussissant à chasser Bozizé en mars 2013, pour installer Michel Djotodia, un chef Séléka, au pouvoir.

– Troisième guerre civile (fin 2013-septembre 2014) : les combats entre Sélékas et Anti-Balakas dégénèrent, menant la France et la communauté internationale à intervenir.

[2] Conduite par l’Union africaine de décembre 2013 à septembre 2014, forte de 4500 à 6000 hommes (en fonction de la période considérée), la Misca avait pour mandat de protéger les civils, restaurer la sécurité, stabiliser le pays et ramener l’autorité de l’Etat.

[3] Minusca : mission multidimensionnelle intégrée de stabilisation des Nations-Unies en Centrafrique, mise en place en avril 2014 à la suite de la Misca.

 

Source : La Vigie

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