

| * LIBRE OPINION :En lisant « L’Art français de la guerre » |
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| Samedi, 07 Janvier 2012 17:10 | |||
par Bruno THEVENON, officier général (2S)J'ai lu presque d'une seule traite, sur deux jours, cet ouvrage assez épais en essayant de prendre de la distance et de m'abstenir de mes préjugés, ce qui n'était pas facile compte tenu de ce qui m'avait été dit et de ce qui avait été écrit à son propos.
Construction de l'ouvrage
A la place d'un quidam assez jeune, connaissant vaguement ou pas l'histoire coloniale, ou cherchant simplement à découvrir le Goncourt, j'ai trouvé l'ouvrage bien écrit, facile à lire en dépit de certaines longueurs dans les descriptions. L'auteur a organisé son ouvrage autour de la transmission d'un vécu entre deux personnages de générations très éloignées, un jeune marginal de la vie dont le nom n'est pas donné et un ex-officier parachutiste colonial, emblématique de la période de guerre concernée 42-62,Victorien Salagnon. Le lien entre les deux personnages est habilement imaginé à travers la transmission de l'art du dessin à l'encre de chine ; disposition artistique existant chez le militaire . La construction séquencée en périodes dites romans, entrecoupées de commentaires, permet de maintenir le lecteur en haleine autour des révélations progressives du vécu de Victorien et du croisement de deux histoires d'amour en parallèle. Le style est agréable et la qualité de la narration riche et attrayante. Le nombre de personnages est limité mais ils sont bien campés, ce qui permet de comprendre le récit et de présenter les idées avancées par l'auteur. A noter, hormis des longueurs dans certains commentaires, notamment dans la description des lieux, l'emploi de quelques mots vieillis (quinaud pour penaud) ou d'usage rare (Lentibardaner, terme qui signifie errer, flâner et n'est pas dans le Petit Robert) et régional (Je suis Lyonnais mais je ne connaissais pas l'expression) ; peut-être pour démontrer une certaine connaissance de la langue. On peut également relever l'expression « piétiner sur place » en début d'ouvrage, légèrement pléonastique. On peut regretter, à l'inverse, que l'effet de cisaillement commentaires/romans perturbe parfois le suivi du roman. Le premier commentaire aurait mérité de s'appeler avant - propos ou introduction par exemple car commenter implique de parler de quelque chose qui se passe ou s'est passé, or nous sommes au début de la narration. En fait, l'auteur y présente les personnages - clés, le thème, la période concernée et les supposés éléments de sa thèse, car il ne s'agit que d'un roman. La thèse présumée: la mise en cause de l'histoire militaire française et de ses acteurs Celle-ci s'appuie sur l'exemple des guerres coloniales , injustes et perdues d'avance, menées par des militaires-machines efficaces, entraînés par les événements et allant aveuglément dans la logique d'efficacité jusqu'à utiliser tous les moyens pour atteindre le résultat recherché. La formation, le « formatage » du soldat puis sa confrontation progressive aux réalités du combat (description dans la phase 42-45) lui confèrent peu à peu l'habitude du sang et de la mort qu'il côtoie avec fatalité connaissant le rôle du hasard des combats et des événements. Il l'argumente par la présentation des épisodes les plus connus et les plus durs, pour alimenter sa démonstration (Indochine, mais surtout Algérie avec la bataille d'Alger). L'auteur montre l'impossibilité de s'introduire dans les liens indéfectibles et incompréhensibles qui unissent ces centurions (Salagnon et Mariani). Toujours en recherche d'ennemi et d'efficacité et finalement hors-jeu dans la société. La machine militaire s'autoalimente. Et ça continue
Il dénonce également le caractère raciste de la guerre coloniale y compris la cohabitation existante ou prétendue avoir existé entre certains pieds- noirs et Algériens (« l'autre entre eux »).Il prolonge cette dénonciation par celle non - dite mais convenue en France aujourd'hui du refus de l'étranger (lire musulman ou arabe ), et l'extension de la « méthode militaire » dans la police et dans les groupes d'auto-défense qu'il baptise GAFFES et pour lesquels on lit facilement une sorte de mix FN et SAC. Que tirer de l'ouvrage ? Les thèmes évoqués de la mort, du combattant et de l'homme face aux horreurs de la guerre et au poids de son vécu ne sont pas nouveaux. La présentation des militaires (professionnels) comme bêtes de guerre sans état d'âme (Mariani, Trambassac), le rappel ciblé des événements les plus marquants (torture, bataille d'Alger) révèlent un anticolonialisme et un antimilitarisme bien affirmés, thèses en vigueur dans les mouvements d'extrême gauche. Evidemment ce n'est pas la nature du transfert de la mémoire des événements entre les deux personnages qui, à mon sens, a dû appeler l'attention du jury mais bien le mode de transfert. Car les événements ne sont utilisés que par tableaux. Mais si les plus jeunes s'y réfèrent, la perception du militaire, de ceux qui se sont battus et de la nature des conflits risque d'être fortement faussée. L'auteur de l'Art français de la guerre omet simplement le rôle des premiers protagonistes : la République et les hommes politiques, représentants de la Nation. République sans doute inadéquate et hommes politiques indignes pour lui comme pour certains mouvements extrémistes? Cela n'est pas dit, à dessein ? L'effort est donc porté sur les exécutants, justement parce qu'ils sont le levier majeur et incontournable de l'action des Etats.
Car il y a bien une République et des politiques qui ont donné les ordres aux soldats : les colonies ou départements français étaient en 1945 un élément de la puissance renaissante de la France. Des Français et des Européens avaient mis en valeur des territoires, des liens existaient, même imparfaits, entre les sociétés et entre groupes ethniques. Et puis il y avait un ennemi, le communisme, qui se glissait en force sous le Viet (épisode cité de l'enfant éclairant un régiment avec une grenade dégoupillée à la main), les fellaghas en Algérie avec des méthodes apparentées (« couilles coupées au sécateur ») et « capture de force » de la population. La condamnation est donc partiale et outrancière même si la nature des événements cités ici et là a globalement existé. Mais, et c'est l'atout de l'auteur et sa défense a priori, il ne s'agit que d'un roman. Mais un roman bâti sur des événements historiques encore récents regroupés, on peut le penser, à dessein pour faire passer des idées de nature séditieuse et une conviction profondément antimilitariste.
Les sources de l'auteur Selon les informations connues, l'auteur, âgé de 48 ans, professeur de SVT, n'a pas connu les événements ni effectué son service militaire (Classé P4).Il ne connaît pas l'armée ni les militaires, mais, probablement poussé par ses convictions antimilitaristes, il s'est visiblement documenté. L'auteur a-t-il vraiment rencontré un ancien combattant ? Peut-être, car il connaît au moins les parachutistes coloniaux et l'infanterie légère aéroportée. Il a pu compléter ses références à partir de récits des romans de Bodard, Lartéguy ou Hougron, ou sur la base d'autres documents officiels cités librement dans les médias. La zone des combats en 44 est réaliste (Châlons - sur- Saône) Quant au lieu, Voracieux- Les- Brédins, il n'existe pas Je n'ai pas réussi à l'identifier : bord de Saône, plutôt dans la banlieue nord de Lyon ou mélange de Rillieux- la -Pape (nord) et de Vaux -en - Velin (est) ; comme cela est parfois avancé. Mais c'est sans importance, sauf pour les natifs du coin comme moi. Sur quelles bases a -t-il pu obtenir le Goncourt ? Les critères sont propres au jury et en principe d'ordre littéraire (Ouvrage d'imagination en prose à l'origine): originalité, style, intérêt du lecteur, apport à la littérature et au roman, et adaptation « aux nécessité de la vie du Livre ». Le thème et la pensée ne sont pas limités. Condamner l'ouvrage -roman reviendrait à remettre en cause la libre expression, acquis de nos sociétés démocratiques. L'auteur a donc parfaitement le droit de présenter sa version romancée et perverse; ce qui n'interdit pas non plus commentaires et critiques, bien au contraire. Outre le style et la qualité de l'expression c'est probablement, par rapport aux autres candidats et selon les informations communiquées, l'originalité du mode de transfert d'informations entre générations qui a emporté le choix du jury. C'était sans doute mérité par rapport à la concurrence, que je ne connaissais pas. Pour autant, le jury a pu, sans le dire ou inconsciemment, prendre en compte le vent de la repentance et du réexamen de notre passé colonial comme un thème en vogue dans l'intelligentsia et porteur pour la lecture. C'est peut-être cela l'adaptation aux nécessités de la vie du Livre ? (1)Comme quoi ils ne sont pas tous idiots
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